L’impact de la langue maternelle sur l’apprentissage
De nombreuses études démontrent que les enfants apprenant d’abord dans leur langue maternelle assimilent mieux les notions scolaires et présentent de meilleurs résultats à long terme. Au Bénin, où le débat sur la qualité de l’éducation reste d’actualité, la question de l’usage des langues locales dans le système scolaire devient plus urgente dans un contexte marqué par des difficultés d’apprentissage, notamment au primaire.
« L’enfant apprend mieux dans la langue qu’il comprend le mieux ». Cette affirmation du sociologue Charlemagne DOSSOU revient fréquemment dans les échanges universitaires et les colloques sur la pédagogie en Afrique francophone. Elle résume l’une des problématiques majeures du système éducatif béninois à savoir, la rupture linguistique entre l’environnement familial et le cadre scolaire.
La majorité des enfants grandissent dans des foyers où le fon, le mina, le yoruba, le baatonou ou d’autres langues locales sont parlées quotidiennement. Pourtant, dès l’entrée en classe, tout leur apprentissage se fait en français. Ce basculement linguistique brutal influence directement la performance scolaire.
Beaucoup d’élèves arrivent en première année sans maîtriser la langue française mais sont immédiatement soumis à des évaluations et des consignes exclusivement dans cette langue. Selon les spécialistes, cet écart explique en partie l’échec précoce observé pendant les premières années du primaire.
La psychologue Célestine Kissa explique que « la langue maternelle constitue le tout premier repère cognitif et affectif chez l’enfant ». Elle structure sa pensée, influence sa perception du monde, et façonne sa logique.
Lorsque l’école introduit une langue étrangère comme outil principal d’enseignement, l’enfant se trouve en situation d’insécurité linguistique, ce qui réduit son attention, sa motivation et sa capacité à comprendre des notions nouvelles. Pour l’experte, il ne s’agit pas uniquement d’un problème pédagogique mais également d’un enjeu psychologique.
Au Bénin, plusieurs initiatives pilotes ont tenté d’expérimenter le bilinguisme scolaire. Dans certaines écoles d’Abomey, de Kétou, de Comè, de Djougou et dans certaines zones rurales, des classes ont été autorisées à intégrer la langue maternelle dans l’explication des notions de base. Le fon ou le mina ont servi à introduire le vocabulaire, à expliciter des consignes et à illustrer des calculs simples.
Les résultats sont encourageants à l’instar des élèves plus actifs en classe, une meilleure compréhension immédiate, des progrès rapides en lecture, moins d’absentéisme, et surtout, une meilleure communication entre enseignants et parents. Dans certaines écoles de Kétou par exemple, l’usage du yoruba a permis à des élèves ayant du retard d’améliorer leurs performances en mathématiques et en sciences.
« Les enfants expliquent leurs réponses avec plus de confiance lorsqu’ils sont autorisés à utiliser leur langue », témoigne un enseignant ayant participé à l’expérimentation. La langue maternelle véhicule les valeurs culturelles et les références de vie quotidienne. Lorsque l’on enseigne la notion de partage, il est plus facile pour un enfant de la relier à une situation vécue dans son environnement familial si l’exemple lui est présenté dans sa langue.
Pour les spécialistes, cet ancrage nourrit ce que les psychologues appellent la mémoire affective, qui rend l’apprentissage plus durable. Selon le pédagogue Adeyemi KEHINDE, « un enfant qui pense dans sa langue maternelle traite l’information plus vite, car la langue constitue un canal de symbolisation du réel ». Ce processus facilite l’acquisition d’une deuxième langue, notamment le français, qui se greffe sur une base déjà construite.
Malgré les avantages démontrés, l’usage pédagogique de la langue maternelle ne fait pas encore consensus. Certains parents s’inquiètent qu’un apprentissage précoce dans les langues locales retarde la maîtrise du français. Pour le sociologue Charlemagne DOSSOU, cette perception s’explique par un héritage colonial qui associe la langue française à l’ascension sociale.
Or, les recherches montrent l’inverse. Apprendre d’abord dans sa langue maternelle aide précisément à mieux parler et écrire le français plus tard. Loin d’être une barrière scolaire, la langue maternelle apparaît aujourd’hui comme un levier stratégique pour élever le niveau d’éducation.
Elle constitue un socle solide sur lequel se construit l’ensemble des apprentissages. La langue maternelle, loin d’être un outil identitaire figé, est un tremplin pédagogique permettant aux enfants d’apprendre plus rapidement, avec confiance et de bâtir plus solidement leur avenir scolaire. Elle représente un atout majeur que le système éducatif béninois gagnerait à valoriser davantage.